Atlantide, la cité imaginaire : Chapitre II : La lumineuse Renaissance du mythe (4/11)

Ce texte est la quatrième partie d’une série consacrée à la place de l’Atlantide dans l’imaginaire collectif. La publication se fait sur base hebdomadaire, cliquez sur les liens ci-contre pour lire les autres chapitres de l’étude : 123567891011

Chapitre II : La lumineuse Renaissance du mythe

La Renaissance voit apparaitre une nouvelle interprétation du mythe de l’Atlantide sous la plume de Francis Bacon, qui rédige en 1627 sa célèbre utopie New Atlantis. Cette publication marque un véritable tournant dans la production littéraire sur l’Atlantide car pour la première fois un auteur se sert directement et clairement de l’Atlantide pour créer quelque chose de nouveau. Cet ouvrage est aussi l’une des premières utopies rédigées depuis la Cité de Dieu de Saint Augustin, œuvre majeure du 5ème siècle.

En tant qu’utopie, la nouvelle Atlantide de Bacon propose un projet de vie fondé sur la recherche scientifique. La communauté fictive de Bensalem est entièrement tournée vers le progrès scientifique, lequel garantit le salut de l’âme.

C’est évidemment une toute nouvelle symbolique pour la ville qui cesse ainsi d’être la cité du pêché pour devenir celle du salut, d’abord celle du salut de ses habitants puis celui du monde entier lorsque les grands prêtres de cette technocratie théocratique autorisent les Européens qui y ont échoué à repartir vers leur monde afin d’y partager le savoir qu’ils ont acquis durant leur séjour.

A partir de ce moment le mythe de l’Atlantide va être relu de plusieurs manières selon deux orientations : la première consiste en une lecture (pseudo-)scientifique du mythe, dans le cadre de laquelle on essaye de rattacher la ville disparue au monde historique et géographique tandis que la seconde, phénomène surtout visible à partir du XIXème siècle, est faite de récits littéraires, le plus souvent en prose et n’étant pas forcément de nature romanesque, ayant une valeur soit de divertissement soit de réflexion philosophique ou politique.

Les auteurs de la Renaissance et de l’époque moderne se divisaient principalement en deux groupes selon qu’ils considéraient l’existence de l’Atlantide possible ou non. Ceux qui en réfutaient l’existence le faisaient généralement sur une base théorique, pour ne pas dire théologique, relayant en cela la position de l’Eglise, toujours réticente pour ne pas dire hostile face à la mythologie païenne.

Pour certains il s’agissait au mieux d’une mauvaise interprétation du texte biblique, Platon étant souvent considéré comme l’interprète grec du dogme chrétien comme on le constate dans les œuvres de Marsile Ficin (15ème siècle), Jean de Serres (16ème siècle), Eurenius et bien d’autres encore. A force de rechercher dans les textes de Platon des liens avec l’Ancien Testament certains iront jusqu’à déclarer que les Atlantes ne sont autres que les Hébreux et l’Atlantide, terre perdue, était la Palestine.

Tous ces débats sur un peuple disparu n’apparaissant pas dans la Bible doivent être remis dans le contexte plus général des débats sur l’existence de peuplades inconnues sur les terres nouvelles des Amérique. L’Atlantide devient alors le pont par lequel les populations européennes ( donc liées au monde catalogué par la Bible ) avaient pu coloniser l’Amérique et le message de Dieu se propager sur ces terres lointaines avant que ne disparaisse ce pont. Évidemment cette explication rationnelle pour les auteurs de l’époque était avant tout un moyen de se rassurer et de conforter les concepts ethnocentristes européens comme l’explique C. Foucrier dans son ouvrage Le mythe littéraire de l’Atlantide (1800-1939) (sans doute la meilleure analyse de la destinée littéraire de l’Atlantide publiée en français).

Cette idée d’un continent pont entre les Amérique et l’Europe et moyen de diffusion de l’espèce humaine et des idées sera reprise plus tard par les naturalistes du XIXème pour inventer le continent de Lémurie, seul moyen pour eux d’expliquer la diffusion de nombreuses espèces des deux côtés du Pacifique à une époque où l’idée de dérive des continents n’existait pas encore.

A l’époque des Lumières le mythe continue de passionner les auteurs qui débattent du rôle exact de l’Atlantide dans la naissance de la civilisation. Si Gamboa considérait en 1572 que Atlas, fondateur de l’Atlantide, était le fils du Japhet biblique ( en raison d’une homonymie avec le titan Japet de la mythologie grecque, père d’Atlas dans la Théogonie d’Hésiode ) et que l’Amérique était la partie immergée de l’ancien empire disparu, les auteurs du XVIIIème comme Gian Rinaldo Carli considéreront eux que les lois des Indiens étaient les meilleures et que ce furent les Indiens qui vinrent coloniser l’Europe et la civiliser en des temps anciens, une hypothèse d’ailleurs assez risquée à cette époque où l’Eglise restait très puissante…

C’est donc du XVIIIème siècle que date l’idée que les Atlantes auraient été des êtres supérieurement cultivés dominant tant dans le domaine de la technique que dans celui de de la morale ou celui des choses intellectuelles en général. Des barbares Atlantes venus envahir l’Europe on était passé à une civilisation brillante et pacifique, de bons sauvages qui auraient régressé au fil du temps et des catastrophes naturelles. Exit donc l’hybris du mythe platonicien, fini le châtiment divin, place à un univers très rousseauiste, très conforme à l’ère du temps. L’Atlantide est ici une ville où l’auteur trouve ce qu’il cherche, un lieu où il est assuré de trouver l’objectif de sa quête morale et l’exemple à donner à ses lecteurs.

Dès 1679 on trouve les prémices de ce mouvement dans Atlantica de Olof Rudbeck, dans laquelle l’auteur suédois se servait des mythes scandinaves pour relire le mythe de Platon et faire d’une Atlantide relocalisée en Suède la mère de toutes les civilisations, procurant aux Goths qui habitaient ces régions dans l’Antiquité de prestigieux ancêtres et ce à un moment où l’empire suédois commençait déjà à décliner et cherchait à se rassurer dans l’exaltation du sentiment national. C’est là la première des utilisations du mythe de l’Atlantide à des fins nationalistes, qui culminera sous le régime nazi.

C’est ici, au seuil du XIXème siècle, grand siècle de la fortune littéraire de l’Atlantide, que s’achève ce second article qui, je l’espère, vous aura déjà montré que derrière le vieux mythe antique se cachent différentes récupérations, différents centres d’intérêts qui tous relèvent des préoccupations du temps des différents auteurs.

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6 réflexions sur “Atlantide, la cité imaginaire : Chapitre II : La lumineuse Renaissance du mythe (4/11)

  1. Il faut dire que Francis Bacon Verulam, présenté parfois comme un auteur énigmatique par des thésards ignorants des saintes écritures juives ou chrétiennes, est comme le Français Rabelais un adversaire de la théologie médiévale (c’est un des arguments que je mets en avant pour démontrer que Bacon et Shakespeare ne font qu’un, car ce dernier accuse aussi la théologie médiévale de trahir le sens des évangiles).
    – Vous faites bien de citer Augustin d’Hippone, car certainement c’est son influence philosophique que Bacon combat ; Bacon prend le contre-pied d’Augustin, dont la philosophie est un produit dérivé de Socrate et Platon, c’est-à-dire de Pythagore sur le plan scientifique. Pour Bacon ce paganisme-là, d’origine égyptienne en réalité, est proscrit par le Nouveau Testament. C’est donc au contraire pour Bacon la mythologie antique, dans la mesure où elle véhicule un propos scientifique et non religieux, qui peut éventuellement être conciliée avec le christianisme. D’ailleurs l’ancien et le nouveau testament sont des récits à caractère largement mythologique, c’est-à-dire de vérité mise en images, tel le récit de la Genèse par Moïse, où les géants fils de Japhet (Iapetos) apparaissent d’ailleurs. Sans oublier l’apocalypse qui raconte l’histoire du monde en quelques tableaux synthétiques.
    – Je vous conseille la « Sagesse des Anciens » de Bacon si vous ne l’avez déjà lu, car c’est un ouvrage-clef pour comprendre la théologie de Bacon ; évidemment c’est parce que son propos était extrêmement politiquement incorrect pour son époque, que Bacon ne peut procéder directement à l’élucidation de la mythologie juive.
    – C’est une erreur d’interprétation assez grossière, bien que répandue, de croire que Bacon prône dans la « Nouvelle Atlantide » le progrès scientifique, du moins selon la conception moderne technocratique. Bacon combat au contraire la technocratie, comme la place inférieure où il relègue les mathématiques et la géométrie le prouve.

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